
Cher ami Sönam, je vous suis reconnaissant d'avoir eu la gentillesse et la patience d'éclairicir vos points de vue.
Arya me semble un terme fort pour un yogi qui a réalisé la réalité telle qu'elle est, en méditation ... pouvez vous expliciter l'utilisation de ce terme dans le contexte présent.
On parle d'Aryas dans tous les véhicules et dans le Véhicule fondamental on peut être un Arya dès qu'on a une réalisation directe des Nobles vérités, dès qu'on accède à l'état de Srotaapanna, Entré dans le courant, je crois.
Dans les écoles mahayanistes, on est un Arya quand on a dépassé les deux premières voies: de l'accumulation (sambhara-marga; tsok lam) et de l'union (prayoga-marga; djor lam) pour atteindre la très précieuse voie de la vison (darshana-marga; thong lam).
C'est seulement à partir de cette voie que le yogi a une perception directe (yogique) de la réalité telle qu'elle est. A partir de là, il est un Arya car il a atteint la première Terre (pramudita; rab tou gawa: joie totale).
Quand il est en méditation il n'a plus du tout de conceptions duelles ou duales de la vacuité mais la perçoit directement, de telle sorte qu'il n'a plus de conception inconsciente du soi intrinsèque.
En post-méditation, la conceptions innée et non-intellectuelle du soi revient car tant qu'il n'a pas atteint la 8ème Terre et au-delà (nommées Terres pures), il a toujours des empreintes mentales (vasana, bak tchak) de ces conceptions; un peu comme lorsqu'on ôte un formage fort d'une boîte, celle-ci continue à sentir un certain temps après, même en l'absence du fromage en question.
Il est bon de noter qu'un Arya qui a atteint nibbana dans le Véhicule fondamental a pu l'atteindre grâce à la même réalisation du non-soi subtil, personnel et phénoménal, que dans le Mahayana. Les différents fruits (nibbana et bodhi) résultent d'une différence quant à l'aspect vaste, et non quant à la vue.
Cet exposé est celui du Prasangika, tel qu'on le trouve dans les Lam Rim qui s'appuyent sur les Soutras, comme le
Dashabhumikasutra.
la vue dont vous parlez dans votre réponse est elle due à une cognition valide directe ou a une cognition inférentielle valide ? ... En fait, je parle des deux car on peut par exemple pratiquer une voie du Véhicule fondamental (Shravakayana ou Pratyekabuddhayana) tout en ayant comme opinion philosophique celle exposée dans telle ou telle école, mahayaniste ou non. Et on peut réaliser de manière directe et yogique l'un des non-soi exposés par ces écoles:
ça peut être le non-soi en tant qu'absence d'entité autonome, éternelle et indivisible, le non-soi en tant qu'absence d'existence substantielle etc.... tous ces non-sois sont valides et peuvent être réalisés nuement. Mais c'est le non-soi subtil qui, réalisé, libère.
et dans le cas où il s'agirait d'une cognition inférentielle, où se situe la cognition directe, en tant qu'étape (ultime) à la voie pratiquée ? Oui c'est tout à fait ça. Bien que cognition inférentielle valide et cognition directe valide soient toutes deux des cognitions valides, il y a une hiérarchie entre les deux et la cognition directe est la meilleure même si l'autre y mène.
On voit souvent évoquer les 3 sagesses dans l'ordre: celle de l'écoute (ou de l'étude), celle de la réflexion et celle de la méditation (qui peut faire référence soit à l'inférence soit à la perception yogique).
mais la réalisation obtenue n'est pas le résultat de la méditation analytique. Je pense qu'on peut tout à fait trouver des arguments pour aller dans ce sens en effet.
on peut aussi trouver nombre d'écritures et de raisonnements qui peuvent aller dans le sens où la réalisation finale doit passer par le raisonnement analytique. Dès que j'ai un peu de temps avant le décollage pour l'Inde, j'attrape quelques livres sur mes étagères pour vous donner quelques citations. Il y a par exemple le
Samadhi Raja Sutra (voir
King of Samadhi Sutra, commenté par le Vénérable Khenchen Thrangu Rimpoché) où le Bouddha évoque clairement l'usage de l'examen analytique.
"pour que la réalisation puisse se produire, il est nécessaire que les ingrédients soient présents ... mais c'est la réalisation elle même qui fait la mayonnaise. Mais sans tous les ingrédients pas de mayonnaise."la mayonnaise n'est-elle pas le fruit d'un ensemble d'ingrédients assemblés de telle et telle manière ?
La réalisation est elle aussi le fruit d'éléments associés de telle et telle manière. Sans les causes, pas d'effet. L'effet lui-même ne saurait préexister à ses causes et ne peut apparaître qu'une fois leur réunion avérée, n'est-ce pas ?
Bien sûr, ultimement, il n'y a ni causes ni effets, ni réalisation ni non-réalisation...
mais les dzogchenpas s'accordent aussi à dire que toutes les vues sont un équipage. Oui c'est sans doute vrai, mais c'est différent si on parle de la Vue qui est la reconnaissance de la base (shi) servant à l'accomplissment de la Voie (lam) permettant l'acutalisation du fruit (drébou). Ce qui fait que Dzogchen se résume grâce à la Vue, à la méditation et à l'action (ta gom tcheu soum).
après la réalisation d'une vue il est certains retours quasi impossibles ... en ce sens c'est une Libération effective, même dans la réalité la plus dualle. Le "souvenir avec force" n'en reste pas moins classé parmi les souvenirs, en cohérence parfaite avec un continuum mental parfaitement dual. Le souvenir de la réalisation est suffisant pour être fondamentalement protégé d'un certain nombre de voiles ... mais peut aussi devenir un obstacle vers cette réalisation parfaite.En fait il y a bien un
certain retour en post-méditation même pour les Aryas puisque dans les terres "impures", ils continuent d'avoir des empreintes mentales de cette conception erronée du soi. Bien sûr, ils ne retombent pas dans les renaissances inférieurs ni dans les intellections appréhendant un soi inhérent car dès l'accès aux bhumis, il y a une réalisation définitive en méditation, et définitive même en post-méditation à partir du 8ème bhumi. Donc en post-méditation, un Arya Bodhisattva a toujours un voile afflictif (sauf aux terres pures où ne demeure que le voile cognitif) et accumule toujours des karmas.
Je pense que j'ai mal choisi le terme "souvenir" car en fait il s'agit d'un rappel plus spontané, comme une empreinte positive qui contrecarre l'empreinte négative. En fait, on peut tous faire ce genre d'expérience: quand on a eu une bonne séance de méditation et que toutes les conditions ont donc été réunies pour qu'elle se passe assez bien, on en garde "un quelque-chose" en post-méditation, même si dans notre cas ça ne dure pas forcément longtemps.
Vous voyez ce que je veux dire ? Ce n'est pas du tout comme un souvenir de vacances ou autres, mais c'est une "atmosphère" intérieure dans laquelle on est un peu moins pris dans le spectacle hypnotique du samsara. Un truc du genre... pas facile de trouver les mots justes...
Vous avez raison, s'il ne s'agissait que d'un souvenir en tant que tel, il n'y aurait là pas grand-chose de puissant pour contrecarrer les voiles.
En ce sens, le souvenir de la réalisation de la vue chittamatrine participe plus aisément à la mise en place d'un mandala ... en post-méditation principalement. Oui, c'est sans doute vrai. J'ajouterais même que la Vue chittamatrine elle-même est très utile pour la mise en place d'un mandala dans la méditation elle-même. Tout comme le mandala de sable se construit depuis le centre, le mandala visualisé se construit depuis le coeur, depuis l'esprit lui-même.
il ne me semble pas que ce soit si différent ... dans la mesure où la vue chittamatrine est le meilleur tremplin vers la vue prasangika. n'hésitez pas à pointer sur mes erreurs, là où elles s'éloignent de la voie tracée. Je pense, ami Sönam que vous êtes plutôt dans le vrai, ce n'est pas si différent. La différence n'est que relative et c'est pourquoi le Chittamatra peut mener sans problèmes vers le Prasangika.
Tout ça est très juste.
Merci encore à vous d'avoir eu la patience d'aller jusqu'au bout de ce long post.
De tout coeur
Om Mani Padme Hum
